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Le Jazz à La Réunion

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  • Publié le 30 mars 2011

Musique de métissage, le jazz a trouvé à La Réunion un terreau propice. La scène actuelle est en effet riche en talents et en potentialités comme en témoignent les nombreux événements organisés sur l’île, auxquels participent les jazzmen réunionnais.

Jazz et orchestres

S’il apparaît difficile de dater les premiers signes d’un jazz réunionnais, on peut cependant noter un intérêt pour cette musique à la fin des années 50. Cette époque est notamment marquée par l’activité des orchestres de bals présents dans les hôtels de l’île. Ces orchestres proposent un répertoire composé de danses et dans lequel les musiciens introduisent des musiques à consonance « tropicale » telles que la rumba, la salsa ou le mambo. Ils accueillent par ailleurs des musiciens venus de métropole et de Madagascar. Ils contribuent à l’émergence du jazz au sein des orchestres à l’intérieur desquels s’improvisent des bœufs. Rolland Raellison, Jeannot Rabeson ou encore Serge Barre inspirent ainsi nombre de musiciens réunionnais dont les frères Jean-Claude et Alexis Nantaméco. Les médias jouent aussi un grand rôle dans l’émergence de cette musique. Les 33 et 45 Tours de bop et be-bop débarquent peu à peu sur l’île et nourrissent l’imagination des musiciens locaux. L’émission diffusée par l’ORTF Jazz aux Champs Elysées et animée par Jacques Diéval contribue par ailleurs à la popularisation de cette musique.

L’influence de Luc Donat

Le violoniste Luc Donat est l’un des musiciens réunionnais qui a le plus contribué à la diffusion du jazz en proposant à partir des années 70 un métissage original entre musiques locales et musiques improvisées. L’origine de son intérêt pour le jazz remonte aux années cinquante pendant lesquelles il quitte La Réunion pour Madagascar et fréquente des musiciens du cru1. 
Autre étape importante : son séjour parisien de 1958 à 1968 pendant lequel il n’aura de cesse d’élargir son spectre musical rencontrant chanteurs à la mode, jazzmen – René Audrain notamment - et son maître à penser Stéphane Grappelli. À son retour à La Réunion en 1968, il propose des prestations où se mêlent jazz, séga et classique. Il a par ailleurs proposé des arrangements jazz de ses propres standards séga. Son dernier 33 tours Isle de La Réunion, commercialisé en 1984 en est la plus parfaite illustration. Enfin il a contribué à l’émergence de musiciens jazz qui marqueront les années 80 et 90 tels que Filip Barret, Mahay Déra ou encore Teddy Baptiste. 6 Le Jazz Club de La Réunion Jean-Yves Ollière, René Audrain seront eux aussi des compagnons de scène de Luc Donat. Ils ont participé avec des musiciens tels que Denis Gagneur à l’aventure du Jazz Club de La Réunion. Fondé au milieu des années 70 par Yves Le Flanchec, le Jazz Club a été repris dans les années 80 par René Audrain. Il s’est principalement consacré au répertoire swing et aux musiques de big band sur partitions. Passage obligatoire pour de nombreux jazzmen de l’île, le Jazz Club a par ailleurs joué un rôle dans la venue d’artistes extérieurs en organisant des concerts au Théâtre de Plein Air de Saint-Gilles2.

Naissance d’un jazz-fusion

A côté de ce jazz « classique » émerge une scène qui mélange musiques traditionnelles de La Réunion, rock et jazz. Ce mouvement s’incarne notamment à la fin des années 70 dans les groupes Caméleons puis Carrousel. Marquées par le savoir-faire de Loy Ehrlich et la personnalité d’Alain Peters, ces formations contribuent à faire émerger un jazz fusion réunionnais. Elles lancent par ailleurs les carrières de musiciens de talents : René Lacaille, Bernard Brancard, Joël Gonthier, Hervé Imare et Kiki Mariapin. A l’instar du guitariste Alain Mastane, certains d’entre eux tenteront l’aventure en Europe.

Rencontres de Château-Morange

Le festival de Château-Morange est reconnu par beaucoup comme un des catalyseurs du développement jazzistique de l’île3. Organisé par l’équipe de Paul Mazaka à partir de 1981, il s’attèle à développer les liens entre le milieu jazz international et les musiciens réunionnais. Fait notable, le festival monte les premières master-classes de l’île. Nombre de musiciens peuvent ainsi se frotter à des pointures du jazz international. Autre force du festival, son affluence qui dénote d’un intérêt du public pour le jazz et les musiques du monde4. Enfin, le festival ouvre les voix d’un métissage né de l’appropriation de la musique jazz par les musiciens locaux et des îles voisines.

Classe jazz du CRR

L’arrivée du musicien François Jeanneau à La Réunion accélère encore les choses. Il fonde en 1987 le département Jazz du Conservatoire Régional. Autour du CRR gravitent des musiciens tels que Filip Barret, Luc Joly, Henry-Claude Moutou, Philippe Chavriacouty, Teddy Baptiste et Olivier Ker Ourio. De là, naîtront plus tard le big-band du CRR5 et une génération de musiciens de jazz formés localement. La création de ce département d’enseignement contribue ainsi à donner au jazz un statut académique tout en accélérant l’explosion des talents. L’exemple du CRR a d’ailleurs été suivi par de nombreuses écoles de musiques qui proposent aujourd’hui des formations dédiées au jazz et aux musiques improvisées – Waïomizik, Académie Musique En Scène…

Jazz-clubs

Pendant cette époque « charnière » s’affirme une scène jazz réunionnaise. Plusieurs musiciens réunionnais proposent ainsi dès le milieu des années 80 un jazz inventif et métissé. Parmi eux : Fred Taquet, Gilbert Barcaville, Olivier Ker Ourio, Nicolas Moucazambo, Teddy Baptiste, Gérard Brancard, David Félix, Max Dalleau, Betsy Boristhene, Jean-Jacques Harrisson, Mahay Déra… Les jazz-clubs de l’île qui naissent à Saint-Denis - le Ti Bird situé au Barachois et dirigé par Pierre Macquart et le Jamboree, rue Monthyon - contribuent aussi largement à l’émulation créative de l’époque. Plusieurs bœufs y sont organisés notamment dans le cadre du festival de Château-Morange.

Jazz-rock et échanges

Dans les années 90, le talent des artistes réunionnais trouve à s’exporter. Filip Barret et René Lacaille sortent ainsi plusieurs albums sur des labels basés à l’étranger ou en métropole. D’autres artistes dont Bernard Brancard, Jozéfinn’, Bernard Marka ou encore Moïse Ichama se produisent sur la scène jazz internationale. Ces années sont aussi marquées par l’épopée Sabouk. Né des cendres de Carrousel, le groupe voit le jour en 1988. Sa musique mêle maloya et jazz-rock. Il réunit Kiki Mariapin6, Gilbert Mariapin, Gérard Brancard, Nicolas Moucazambo, Luc Joly, Teddy Baptiste et Bernard Filo. S’en suivent deux albums, plusieurs tournées à l’extérieur de l’île et des collaborations avec des pointures locales. Des musiciens venus de métropole viennent par ailleurs insuffler leur créativité dans le milieu jazz réunionnais. C’est le cas de Prof Jah Pinpin, Joël Paraclet, Celine Bonacina et à la fin de la décennie de Didier Makaga. Cette époque donne par ailleurs naissance à une production discographique jazz réunionnaise dont Discorama sera, malgré les difficultés qu’il éprouve à rentabiliser ses investissements, le fer de lance. Enfin les années 90 voient le lancement du festival Jazz en Plein Air par Yellow Moon avant que l’Office Départemental de la Culture ne reprenne le festival à son compte. Aller-retour

À l’aube des années 2000, le jazz s’impose à La Réunion comme un élément à part entière du paysage musical. L’émulation du milieu jazz des années 90 a porté ses fruits et les groupes historiques drainent derrière eux une floppée de jeunes talents. A la différence de leurs aînés, ces derniers partent souvent se former en métropole. Meddy Gerville a ainsi suivi une formation au CIM – école de jazz et de musiques actuelles - à Paris avant de sortir en 1997 son premier album. Jamy Pedro, Fabrice Legros, Laurence Beaumarchais, Fabio Marouvin, Jérôme Calciné, Alain Chan, Frédéric Piot ont aussi arpenté ce chemin et sont partis se former ou jouer à l’extérieur avant de revenir à La Réunion. Olivier Ker Ourio a, quant à lui, fait le choix de résider à Paris. Il est aujourd’hui reconnu comme un des harmonicistes jazz les plus talentueux. C’est aussi le cas du pianiste Gaël Rakotondrabe qui mène aujourd’hui une carrière internationale. Une scène naviguant entre jazz et variété et qui s’incarne dans des artistes tels que Patt Burter, Jean-Claude Maître ou Gilbert Barcaville, trouve aussi peu à peu sa place dans les bars et les hôtels de l’île. Enfin Docteur Jazz et ses chroniques publiées dans le Journal de La Réunion contribuent à la médiatisation du genre.

Nouvelle génération

La nouvelle génération de jazzmen réunionnais – Matthieu Brillant, Nicolas Beaulieu, Matéo Técher, Nicolas Coyez, Emmanuel Felicité, Denis Turpin, Gwendoline Absalon… - mélange à volonté le jazz avec les musiques locales et des styles plus actuels tels que la soul ou le rap. Plusieurs artistes tels que Stéphanie Thazar, Alex, Ti Pari, Bellinda, Jean-Louis Leon, David Saman, Fabrice Legros, Dominique Barret, Guillaume Legras ou Natacha Tortillard, oeuvrant dans des styles différents, revendiquent clairement l’influence du jazz sur leur musique. Le jazz manouche connaît enfin depuis quelques années un succès auprès du public des cafés-concerts – Kazz à Swing, Koté Manouche, Rougail Manouche…

Si le jazz a inondé la création musicale contemporaine, reste la question des débouchés pour les artistes locaux. Si certains, à l’instar d’Olivier Ker Ourio ou de Sully Chamand, ont fait le choix de quitter La Réunion pour s’installer en métropole, beaucoup ne se produisent que trop rarement. Si l’île connaît de plus en plus de festivals et d’événementiels organisés autour du jazz, les clubs ouverts ces dernières années ont fermé – The Piano ou encore le Jazzy Bar – et les albums peinent à s’écouler faute d’une médiatisation suffisante7. Le dynamisme extraordinaire de la scène jazz réunionnaise doit donc, pour l’instant, trouver preneur en dehors des frontières de l’île.

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