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Le maloya et ses polymorphoses contemporaines

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  • Publié le 29 avril 2010

Considéré depuis les années 1970 comme une musique de résistance et de lutte culturelle, le maloya occupe aujourd’hui une place de choix dans le paysage musical réunionnais. Voici, en quelques mots, une plongée au coeur de ses nouvelles expressions.

Reconnu récemment par l’UNESCO sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité, le maloya fait l’objet d’une mise en valeur institutionnelle importante ainsi que d’un fort investissement identitaire et symbolique par certaines catégories de musiciens réunionnais. Ceci s’est traduit depuis une vingtaine d’années par une importante diversification stylistique du genre qui fonctionne autant comme une musique à part entière que comme une source d’inspiration musicale. Ainsi, à côté des formes plutôt traditionnelles du maloya, se sont développées d’autres types de répertoires qui y font plus ou moins clairement référence. Ceci témoigne de l’inscription du maloya dans le champ des musiques actuelles, tout en soulevant des questions d’identité et d’authenticité que nous n’aborderons pas dans cette rapide présentation.

Traditions et néo-traditions

Parmi les tendances contemporaines les plus marquantes, le style néo-traditionnel est au coeur des démarches de création de nombreux groupes de maloya. S’inscrivant dans les pas de Granmoun Lélé, des jeunes groupes comme Lindigo, Kiltir, Kozman Ti Dalon… proposent un maloya qui se nourrit autant des servis’ kabaré que d’influences africaines, malgaches (voire indiennes) plus récentes. Puisant dans les ressources de l’ancestralité pour développer leur identité musicale et scénique, ces groupes font cohabiter des répertoires anciens avec des adaptations et des créations contemporaines qui laissent place à d’importantes innovations linguistiques et instrumentales. Par exemple, l’utilisation par Lindigo de l’accordéon diatonique et du kabosy marque l’entrée d’instruments mélodiques et harmoniques malgaches dont l’usage, bien que n’étant pas forcément « traditionnel » à La Réunion, fait cependant bien référence à une certaine idée de « Tradition ». Autre illustration apparentée à ce type de démarche, le projet « Rasinaz » de Christine Salem. Cette dernière a entrepris un travail de recherche et d’écriture à partir de rythmes joués à Madagascar, aux Comores et à La Réunion ; travail qui devrait ce concrétiser cette année avec la sortie d’un nouvel album. Ce genre de procédé permet de s’inscrire dans une continuité mémorielle tout en favorisant l’émergence d’individualités et d’identités artistiques singulières. Ceci constitue une des caractéristiques essentielles de la création musicale réunionnaise. Maloya électrique

Apparu à la fin des années 1970 avec les groupes Caméléon puis Carrousel, le maloya électrique a surtout émergé dans les années 1980-90 autour de quelques groupes phares comme Ti Fock, Zoun, Ziskakan, Sabouk, Baster, Ravan… Cette veine musicale est aujourd’hui investie par des artistes venant d’univers musicaux divers qui produisent une forme de chanson réunionnaise marquée par les sonorités électroacoustiques et une adaptation des rythmes du maloya aux instruments modernes ou folk. Dans des styles somme toute assez éloignés, Mamo et Fabrice Legros constituent deux exemples récents des développements du genre, l’un se situant plutôt sur le marché local et régional, l’autre fomentant des projets d’exportation et de reconnaissance nationale. Pour certains groupes de rock, comme Andémya, le maloya constitue un moyen de donner une dimension réunionnaise à des compositions marquées par la musique pop/folk des années 1970. Ce rapprochement entre le rock et le maloya, dans lequel s’inscrivent aussi certaines chansons de Nathalie Natiembe, semble pourtant peiner à trouver de véritables espaces de diffusion. Pour d’autres groupes, comme Lao ou Zorkri Maloya, le maloya sert de base textuelle et rythmique à des « chansons créoles » parfois qualifiées par leurs auteurs de « maloya romans ».

Maloya et musiques jamaïcaines

Depuis les années 1980 et la déferlante mondiale du reggae, l’influence jamaïcaine demeure une donnée essentielle pour la compréhension du champ musical réunionnais. A l’heure actuelle, les artistes réunionnais de ragga et surtout de dance hall accordent une importance singulière au maloya qu’ils évoquent dans leurs textes mais aussi dans leur musique. En 2007, DJ Dan (Daniel Boyer) a réuni sur sa compilation « Ker maron dan béton  » des artistes de dance hall (Malkijah, James, Kaf Malbar) et quelques groupes de la scène maloya (Lindigo, Damien Mandrin etc.). Ce rapprochement entre la dance hall locale et le maloya néo-traditionnel constitue également le coeur des compositions présentes sur la compilation Zenes maloya éditée par JPR et sur laquelle sont présents le groupe Kiltir ainsi que le rappeur Alex. En touchant de la sorte les cultures musicales urbaines, le maloya gagne en visibilité médiatique et commerciale. Dans le cadre de la dance hall réunionnaise, il fonctionne comme un référent identitaire local pour des jeunes artistes qui se sont appropriés les musiques américaines et caribéennes.

Jazz, musiques latines, musiques électroniques et autres influences

Au final, le maloya est susceptible de ramifier une partie importante de la création musicale réunionnaise. Marchant dans les pas des expérimentations de François Jeanneau et du Trio Tambours au début des années 90, plusieurs artistes de jazz réunionnais se sont tournés vers le maloya pour donner une plus grande originalité à leur travail. En 2002, Olivier Ker Ourio et son quartette ont ainsi collaboré avec Danyèl Waro pour la réalisation d’un disque de Jazz maloya intitulé « Sominn d’ker » (label Cobalt). Danyèl Waro a, depuis quelques années, multiplié les collaborations avec des artistes d’horizons très divers tels que Tumi and The Volume (rap, Afrique du Sud) ou A filetta (polyphonies corses). Meddy Gerville privilégie quant à lui la fusion entre musiques d’Amérique latine, jazz et maloya. En fait, l’insertion de références musicales associées au maloya dans des genres « exogènes » constitue une tendance lourde de la scène musicale insulaire. Le maloya participe en cela au « tourbillon d’influences » dans lequel est prise la création artistique réunionnaise en général. Il pénètre autant la musique electro (Jako Maron) que la chanson de variété créole (Clarice Técher). Dans ce cadre, il est parfois très éloigné musicalement de ses formes traditionnelles et néo-traditionnelles. Il est parfois simplement évoqué dans le texte, le rythme ou à travers l’insertion d’instruments emblématiques comme le kayamb ou le rouler. Le travail de Davy Sicard constitue un bon exemple de cette fonction référentielle du maloya. Son « maloya kabosé » traduit une réinterprétation très personnelle du genre qui cohabite avec d’autres influences musicales plus ou moins explicites (world, soul…). Cette présence du maloya dans les musiques populaires réunionnaise est susceptible d’alimenter une réflexion sur l’identité du genre et d’alimenter des discours sur l’authenticité des créations contemporaines.
- Kiltir Le groupe Kilitir est un groupe originaire de l’Est de La Réunion. Les sept membres de cette formation ont, outre leur parenté, la particularité commune d’avoir grandi dans une famille dans laquelle le maloya (des servis’ et des fêtes) tenait une place centrale. Révélé par le tremplin La Clameur des Bambous, Kiltir connaît un succès d’estime à partir de la fin des années 90. Ils assurent à cette époque la première partie de Granmoun Lélé au Théâtre-de-Plein-Air de Saint-Gilles et sortent leur premier single « Destin Maloya ». Deux albums seront publiés par la suite chez Discorama. Une prestation remarquée lors du festival Africolor leur ouvre les portes de nombreuses scènes à l’étranger et en métropole. Un nouvel album est prévu pour 2010 avec des ambitions de distribution en Europe. L’énergie débordante qui se dégage de leur musique en live leur a valu la paternité du style « Speed Maloya » nommé ainsi par Nono (leader du groupe) en référence aux esclaves révoltés. Plus d’infos sur la fiche Akout du groupe.

- Simangavole
Simangavole est un groupe de maloya traditionnel qui a la particularité d’être composé de quatre femmes et d’un percussionniste. Ces dernières ont grandi en métropole et ont été bercées par des sonorités urbaines. Ce n’est qu’assez tard, en revenant s’installer à La Réunion, qu’elles découvrent le maloya. Cette formation atypique propose un “Maloya Manièr Fanm” qui est au croisement de rythmiques maloya traditionnelles, de textes partant sur des thématiques actuelles et de sonorités modernes. Le groupe est aujourd’hui encadré par MaronR Prod et sortira un album courant 2010. www.myspace.com/simangavole

- Mangalor
Après avoir participé à l’aventure du groupe Zarné, Pascal Bret fonde en 2001 Mangalor avec des musiciens issus des quartiers saint-pierrois de Basse-Terre et de La Ravine Blanche. Le groupe accueille en 2007 de nouveaux membres qui renouvellent la structure musicale du groupe. Cette année sera aussi celle de leur rencontre avec l’équipe du Bato Fou qui lui propose un accompagnement. La SMAC saint-pierroise organise un échange suivi d’une résidence au Mozambique avec le groupe Mitchichi Band. Après plusieurs prestations dans les salles de l’île, Mangalor a entamé un travail de composition pour la sortie d’un premier album en 2010. Plus d’infos www.myspace.com/mangalor

- Melanz Nasyon
Le maloya comme forme d’expression et de revendication, voilà le crédo de Melanz Nasyon. Cette formation issue d’un quartier populaire de Saint-Joseph s’est construite autour d’amis bercés dès leur enfance par le maloya. Emmené par Thomas Medor et Sebastien Carpaye, Melanz Nasyon s’est fait connaître en proposant un mélange original entre le maloya traditionnel et des textes ancrés dans une réalité sociale. Le groupe a beaucoup voyagé de 1999 à 2009 et a sorti 5 albums. Si Stéphane Grondin (responsable de Maloyallstars) a, entre temps, quitté l’aventure, leur dernière production « Perd pa tradisyon », parue chez Piros, remet le groupe sur le devant de la scène. Un maloya énergique sachant mêler musique de fête, danses africaines et textes engagés. Plus d’infos à melanznasyion@live.fr

- Kozman Ti Dalon
Kozman Ti Dalon est une formation réunissant une dizaine de danseurs et musiciens. Elle mélange un maloya puisant dans les servis’ kabaré à des chorégraphies acrobatiques nourries de moring. Cette particularité rend leurs prestations très spectaculaires. Kozman ti Dalon est avant tout une histoire de famille puisque le groupe, réuni autour de Jonathan Camillot est composé de ses cousins, tous petits fils de Gramoun Louis Jules Bébé Manent, figure du maloya du Sud de l’île. Le groupe a sorti deux albums et s’est produit sur de nombreuses scènes en Europe et dans l’Océan Indien. Bénéficiant d’un encadrement professionnel, Kozman Ti Dalon espère pouvoir exporter ses spectacles à l’étranger à l’image des tournées qu’il a déjà effectuées en Angleterre. www. kozmantidalon.com

- Destyn Maloya
Originaires de l’Est de La Réunion, les membres de Destyn Maloya ont baigné très tôt dans le maloya familial. Le groupe naît sur scène un soir de 20 décembre en 1996 peu après leurs études secondaires. Il connaît un certain succès, sort trois albums et se voit proposer des concerts à l’extérieur de l’île (Paris, Madagascar, Rodrigues…). Le groupe entame 2010 en fanfare avec la recherche d’un encadrement professionnel et la préparation d’un nouvel album à paraître en juillet. Destyn propose un « maloya explosif » au croisement du maloya traditionnel et d’influences aussi diverses que le ragga, le rock ou la chanson. Le leader Fabrice Ramaye a d’ailleurs suivi le stage de composition musicale d’Astaffort et plusieurs de leurs morceaux sont chantés en anglais, français ou espagnol. www.myspace.com/destyn974

- Patrick Manent
Petit fils de Gramoun Bébé, Patrick Manent a grandi dans une famille où le maloya festif et les servis’ kabaré tenaient une place prépondérante. Il collabore dans un premier temps avec Dédé Payet du groupe Lansor puis intègre la formation de Danyel Waro. Ce compagnonnage l’amène à participer à des tournées internationales (Europe, Afrique, Japon…). Malgré ce succès, l’envie d’une carrière solo grandit peu à peu. Il sort en 2003 un premier album « Tombé Lévé Maloya » puis un second en 2007 « Kozmann kèr » (chez Oasis). Sa musique s’inscrit dans la lignée du maloya traditionnel du Sud mais il reste ouvert à d’autres influences pouvant faire évoluer le style. Il s’est produit sur plusieurs scènes de l’île et envisage aujourd’hui une nouvelle formule scénique lui permettant d’exporter ses prestations. www.myspace.com/patrikmanent

- Lindigo
Le groupe Lindigo emmené par Olivier Araste est né à la fin des années 90 dans l’est de La Réunion. Très influencé par les servis’ kabaré, les traditions malgaches et plus généralement par la multi-culturalité réunionnaise, leur musique s’ancre dans le maloya traditionnel tout en puisant dans les sonorités actuelles de l’île. Ce mélange original a séduit le public en métropole (festival Africolor, tournées…), à l’étranger (Brésil, Europe, Afrique du Sud,…) et évidemment à La Réunion où le groupe s’est bâti une popularité singulière. Ce succès s’appuie sur des qualités musicales indéniables, des prestations live explosives et un environnement professionnel abouti : management (Lundi Production), tourneur métropolitain (Helico), label (Cobalt). Le groupe a d’ailleurs vendu plusieurs milliers d’exemplaires de chacun de ses albums. Lindigo s’impose comme une des valeurs sûres de la nouvelle génération maloya et Olivier Araste comme un de ses représentants les plus charismatiques. www.myspace.com/lindigo

- Groove Lélé
En arpentant les sentiers défrichés par leur père Granmoun Lélé, Urbain et Willy Philéas relèvent un pari difficile : transmettre un héritage familial de renom marqué par les servis’ et proposer des formes musicales novatrices s’en inspirant. Après le décès de leur père en 2004, les deux frères entament l’aventure Famille Lélé. Plusieurs concerts en métropole et à La Réunion et le groupe se mue en Groove Lélé. Les « Lélé » connaissent un succès grandissant et leur popularité se confirme à la faveur d’une prestation lors du Sakifo 2008 et du prix Alain Peters qu’ils se voient alors attribuer. Un album, sorti en 2009 chez Discorama suivi d’une collaboration avec le violoncelliste hollandais Ernst Reijseger parue chez Winter et Winter confirme que la recette familiale fonctionne et séduit y compris à l’étranger. Précisons par ailleurs qu’Urbain mène aussi une carrière sous son propre nom et a sorti plusieurs albums chez Oasis. www.myspace.com/famillelele

- Tiloun
S’il se produit sous son nom depuis cinq années seulement, Tiloun gravite dans l’univers du maloya depuis une vingtaine d’années. Il découvre la musique au sein du quartier dyonisien de la Source. Cet endroit qui l’a vu grandir nourrit encore aujourd’hui son imaginaire artistique. Il se produit sur scène en 1985 en première partie de Ziskakan avec le groupe « Source, Source, Source » et après plusieurs prestations remarquées sur les scènes locales, Firmin Viry lui propose d’intégrer sa formation. Tâche dont il s’acquitte pendant quatre années avant de fonder « Tiloun » encouragé en cela par Danyel Waro et Gilbert Pounia. Un album avec sa formation « Dé pat ater » sort en 2008 en autoproduction. La musique de Tiloun renvoie dans ces compositions et son instrumentation à l’univers du maloya traditionnel avec une large place faite au texte. Un maloya d’émotion et de poésie porté par une conscience sociale aiguë. www.myspace.com/tiloun974

A ne pas rater, « Zenes Maloya », soirée annuelle en forme de festival dédiée au maloya, et organisée au mois d’août au TPA de Saint-Gilles par l’association les Chokas. Ces portraits forcément incomplets et non exhaustifs nous ont permis d’appréhender des groupes renouvelant le maloya « dans sa forme néo-traditionnelle ».

Dans un autre registre, certains musiciens, dans la lignée de Davy Sicard, Meddy Gerville ou Nathalie Natiembé, s’inspirent du maloya dans leur écriture et/ou revendiquent son influence. Nous n’avons pu en citer que quelques-uns : Fabrice Legros, Lao, Dj Dan, Lo Griyo, Jako Maron, Alex, Andémya, Iza, Kalouban’, Nicolas Coyez, Tipari, Malouz…

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