Styles musicaux
Le maloya et ses polymorphoses contemporaines

Considéré depuis les années 1970 comme une musique de résistance et de lutte culturelle, le maloya occupe aujourd’hui une place de choix dans le paysage musical réunionnais. Voici, en quelques mots, une plongée au coeur de ses nouvelles expressions.
Reconnu récemment par l’UNESCO sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité, le maloya fait l’objet d’une mise en valeur institutionnelle importante ainsi que d’un fort investissement identitaire et symbolique par certaines catégories de musiciens réunionnais. Ceci s’est traduit depuis une vingtaine d’années par une importante diversification stylistique du genre qui fonctionne autant comme une musique à part entière que comme une source d’inspiration musicale. Ainsi, à côté des formes plutôt traditionnelles du maloya, se sont développées d’autres types de répertoires qui y font plus ou moins clairement référence. Ceci témoigne de l’inscription du maloya dans le champ des musiques actuelles, tout en soulevant des questions d’identité et d’authenticité que nous n’aborderons pas dans cette rapide présentation.
Traditions et néo-traditions
Parmi les tendances contemporaines les plus marquantes, le
style néo-traditionnel est au coeur des démarches de création
de nombreux groupes de maloya. S’inscrivant dans les pas de
Granmoun Lélé, des jeunes groupes comme Lindigo, Kiltir, Kozman
Ti Dalon… proposent un maloya qui se nourrit autant des servis’
kabaré que d’influences africaines, malgaches (voire indiennes)
plus récentes. Puisant dans les ressources de l’ancestralité pour
développer leur identité musicale et scénique, ces groupes font
cohabiter des répertoires anciens avec des adaptations et des
créations contemporaines qui laissent place à d’importantes
innovations linguistiques et instrumentales. Par exemple,
l’utilisation par Lindigo de l’accordéon diatonique et du kabosy
marque l’entrée d’instruments mélodiques et harmoniques
malgaches dont l’usage, bien que n’étant pas forcément
« traditionnel » à La Réunion, fait cependant bien référence à
une certaine idée de « Tradition ». Autre illustration apparentée
à ce type de démarche, le projet « Rasinaz » de Christine
Salem. Cette dernière a entrepris un travail de recherche et
d’écriture à partir de rythmes joués à Madagascar, aux Comores
et à La Réunion ; travail qui devrait ce concrétiser cette année
avec la sortie d’un nouvel album. Ce genre de procédé permet
de s’inscrire dans une continuité mémorielle tout en favorisant
l’émergence d’individualités et d’identités artistiques singulières.
Ceci constitue une des caractéristiques essentielles de la création
musicale réunionnaise.
Maloya électrique
Apparu à la fin des années 1970 avec les groupes Caméléon puis Carrousel, le maloya électrique a surtout émergé dans les années 1980-90 autour de quelques groupes phares comme Ti Fock, Zoun, Ziskakan, Sabouk, Baster, Ravan… Cette veine musicale est aujourd’hui investie par des artistes venant d’univers musicaux divers qui produisent une forme de chanson réunionnaise marquée par les sonorités électroacoustiques et une adaptation des rythmes du maloya aux instruments modernes ou folk. Dans des styles somme toute assez éloignés, Mamo et Fabrice Legros constituent deux exemples récents des développements du genre, l’un se situant plutôt sur le marché local et régional, l’autre fomentant des projets d’exportation et de reconnaissance nationale. Pour certains groupes de rock, comme Andémya, le maloya constitue un moyen de donner une dimension réunionnaise à des compositions marquées par la musique pop/folk des années 1970. Ce rapprochement entre le rock et le maloya, dans lequel s’inscrivent aussi certaines chansons de Nathalie Natiembe, semble pourtant peiner à trouver de véritables espaces de diffusion. Pour d’autres groupes, comme Lao ou Zorkri Maloya, le maloya sert de base textuelle et rythmique à des « chansons créoles » parfois qualifiées par leurs auteurs de « maloya romans ».
Maloya et musiques jamaïcaines
Depuis les années 1980 et la déferlante mondiale du reggae, l’influence jamaïcaine demeure une donnée essentielle pour la compréhension du champ musical réunionnais. A l’heure actuelle, les artistes réunionnais de ragga et surtout de dance hall accordent une importance singulière au maloya qu’ils évoquent dans leurs textes mais aussi dans leur musique. En 2007, DJ Dan (Daniel Boyer) a réuni sur sa compilation « Ker maron dan béton » des artistes de dance hall (Malkijah, James, Kaf Malbar) et quelques groupes de la scène maloya (Lindigo, Damien Mandrin etc.). Ce rapprochement entre la dance hall locale et le maloya néo-traditionnel constitue également le coeur des compositions présentes sur la compilation Zenes maloya éditée par JPR et sur laquelle sont présents le groupe Kiltir ainsi que le rappeur Alex. En touchant de la sorte les cultures musicales urbaines, le maloya gagne en visibilité médiatique et commerciale. Dans le cadre de la dance hall réunionnaise, il fonctionne comme un référent identitaire local pour des jeunes artistes qui se sont appropriés les musiques américaines et caribéennes.
Jazz, musiques latines, musiques électroniques et autres influences
Au final, le maloya est susceptible de ramifier une partie
importante de la création musicale réunionnaise. Marchant
dans les pas des expérimentations de François Jeanneau et du
Trio Tambours au début des années 90, plusieurs artistes de
jazz réunionnais se sont tournés vers le maloya pour donner
une plus grande originalité à leur travail. En 2002, Olivier Ker
Ourio et son quartette ont ainsi collaboré avec Danyèl Waro pour
la réalisation d’un disque de Jazz maloya intitulé « Sominn
d’ker » (label Cobalt). Danyèl Waro a, depuis quelques années,
multiplié les collaborations avec des artistes d’horizons très
divers tels que Tumi and The Volume (rap, Afrique du Sud) ou
A filetta (polyphonies corses). Meddy Gerville privilégie quant à
lui la fusion entre musiques d’Amérique latine, jazz et maloya.
En fait, l’insertion de références musicales associées au maloya
dans des genres « exogènes » constitue une tendance lourde
de la scène musicale insulaire. Le maloya participe en cela au
« tourbillon d’influences » dans lequel est prise la création
artistique réunionnaise en général. Il pénètre autant la musique
electro (Jako Maron) que la chanson de variété créole (Clarice
Técher).
Dans ce cadre, il est parfois très éloigné musicalement de ses
formes traditionnelles et néo-traditionnelles. Il est parfois
simplement évoqué dans le texte, le rythme ou à travers
l’insertion d’instruments emblématiques comme le kayamb ou
le rouler. Le travail de Davy Sicard constitue un bon exemple
de cette fonction référentielle du maloya. Son « maloya
kabosé » traduit une réinterprétation très personnelle du genre
qui cohabite avec d’autres influences musicales plus ou moins
explicites (world, soul…). Cette présence du maloya dans les
musiques populaires réunionnaise est susceptible d’alimenter
une réflexion sur l’identité du genre et d’alimenter des discours
sur l’authenticité des créations contemporaines.
Kiltir
Le groupe Kilitir est un groupe originaire de l’Est de La Réunion. Les
sept membres de cette formation ont, outre leur parenté, la particularité
commune d’avoir grandi dans une famille dans laquelle le maloya (des
servis’ et des fêtes) tenait une place centrale. Révélé par le tremplin
La Clameur des Bambous, Kiltir connaît un succès d’estime à partir
de la fin des années 90. Ils assurent à cette époque la première partie
de Granmoun Lélé au Théâtre-de-Plein-Air de Saint-Gilles et sortent
leur premier single « Destin Maloya ». Deux albums seront publiés
par la suite chez Discorama. Une prestation remarquée lors du festival
Africolor leur ouvre les portes de nombreuses scènes à l’étranger et en
métropole. Un nouvel album est prévu pour 2010 avec des ambitions
de distribution en Europe. L’énergie débordante qui se dégage de leur
musique en live leur a valu la paternité du style « Speed Maloya »
nommé ainsi par Nono (leader du groupe) en référence aux esclaves
révoltés. Plus d’infos sur la fiche Akout du groupe.
Simangavole
Simangavole est un groupe de maloya traditionnel qui a la particularité
d’être composé de quatre femmes et d’un percussionniste. Ces
dernières ont grandi en métropole et ont été bercées par des sonorités
urbaines. Ce n’est qu’assez tard, en revenant s’installer à La Réunion,
qu’elles découvrent le maloya. Cette formation atypique propose un
“Maloya Manièr Fanm” qui est au croisement de rythmiques maloya
traditionnelles, de textes partant sur des thématiques actuelles et de
sonorités modernes. Le groupe est aujourd’hui encadré par MaronR Prod
et sortira un album courant 2010. www.myspace.com/simangavole
Mangalor
Après avoir participé à l’aventure du groupe Zarné, Pascal Bret fonde en
2001 Mangalor avec des musiciens issus des quartiers saint-pierrois
de Basse-Terre et de La Ravine Blanche. Le groupe accueille en 2007 de
nouveaux membres qui renouvellent la structure musicale du groupe.
Cette année sera aussi celle de leur rencontre avec l’équipe du Bato
Fou qui lui propose un accompagnement. La SMAC saint-pierroise
organise un échange suivi d’une résidence au Mozambique avec le
groupe Mitchichi Band. Après plusieurs prestations dans les salles de
l’île, Mangalor a entamé un travail de composition pour la sortie d’un
premier album en 2010. Plus d’infos www.myspace.com/mangalor
Melanz Nasyon
Le maloya comme forme d’expression et de revendication, voilà le crédo
de Melanz Nasyon. Cette formation issue d’un quartier populaire de
Saint-Joseph s’est construite autour d’amis bercés dès leur enfance par
le maloya. Emmené par Thomas Medor et Sebastien Carpaye, Melanz
Nasyon s’est fait connaître en proposant un mélange original entre
le maloya traditionnel et des textes ancrés dans une réalité sociale.
Le groupe a beaucoup voyagé de 1999 à 2009 et a sorti 5 albums. Si
Stéphane Grondin (responsable de Maloyallstars) a, entre temps, quitté
l’aventure, leur dernière production « Perd pa tradisyon », parue chez
Piros, remet le groupe sur le devant de la scène. Un maloya énergique
sachant mêler musique de fête, danses africaines et textes engagés.
Plus d’infos à melanznasyion@live.fr
Kozman Ti Dalon
Kozman Ti Dalon est une formation réunissant une dizaine de danseurs
et musiciens. Elle mélange un maloya puisant dans les servis’ kabaré à
des chorégraphies acrobatiques nourries de moring. Cette particularité
rend leurs prestations très spectaculaires. Kozman ti Dalon est avant
tout une histoire de famille puisque le groupe, réuni autour de Jonathan
Camillot est composé de ses cousins, tous petits fils de Gramoun Louis
Jules Bébé Manent, figure du maloya du Sud de l’île. Le groupe a sorti
deux albums et s’est produit sur de nombreuses scènes en Europe et
dans l’Océan Indien. Bénéficiant d’un encadrement professionnel,
Kozman Ti Dalon espère pouvoir exporter ses spectacles à l’étranger
à l’image des tournées qu’il a déjà effectuées en Angleterre. www.
kozmantidalon.com
Destyn Maloya
Originaires de l’Est de La Réunion, les membres de Destyn Maloya ont
baigné très tôt dans le maloya familial. Le groupe naît sur scène un soir
de 20 décembre en 1996 peu après leurs études secondaires. Il connaît
un certain succès, sort trois albums et se voit proposer des concerts à
l’extérieur de l’île (Paris, Madagascar, Rodrigues…). Le groupe entame
2010 en fanfare avec la recherche d’un encadrement professionnel et la
préparation d’un nouvel album à paraître en juillet. Destyn propose un
« maloya explosif » au croisement du maloya traditionnel et d’influences
aussi diverses que le ragga, le rock ou la chanson. Le leader Fabrice
Ramaye a d’ailleurs suivi le stage de composition musicale d’Astaffort
et plusieurs de leurs morceaux sont chantés en anglais, français ou
espagnol. www.myspace.com/destyn974
Patrick Manent
Petit fils de Gramoun Bébé, Patrick Manent a grandi dans une famille où
le maloya festif et les servis’ kabaré tenaient une place prépondérante.
Il collabore dans un premier temps avec Dédé Payet du groupe Lansor
puis intègre la formation de Danyel Waro. Ce compagnonnage l’amène
à participer à des tournées internationales (Europe, Afrique, Japon…).
Malgré ce succès, l’envie d’une carrière solo grandit peu à peu. Il sort
en 2003 un premier album « Tombé Lévé Maloya » puis un second
en 2007 « Kozmann kèr » (chez Oasis). Sa musique s’inscrit dans la
lignée du maloya traditionnel du Sud mais il reste ouvert à d’autres
influences pouvant faire évoluer le style.
Il s’est produit sur plusieurs scènes de l’île et envisage aujourd’hui une
nouvelle formule scénique lui permettant d’exporter ses prestations.
www.myspace.com/patrikmanent
Lindigo
Le groupe Lindigo emmené par Olivier Araste est né à la fin des années
90 dans l’est de La Réunion. Très influencé par les servis’ kabaré, les
traditions malgaches et plus généralement par la multi-culturalité
réunionnaise, leur musique s’ancre dans le maloya traditionnel tout
en puisant dans les sonorités actuelles de l’île. Ce mélange original
a séduit le public en métropole (festival Africolor, tournées…), à
l’étranger (Brésil, Europe, Afrique du Sud,…) et évidemment à La
Réunion où le groupe s’est bâti une popularité singulière. Ce succès
s’appuie sur des qualités musicales indéniables, des prestations live
explosives et un environnement professionnel abouti : management
(Lundi Production), tourneur métropolitain (Helico), label (Cobalt).
Le groupe a d’ailleurs vendu plusieurs milliers d’exemplaires de
chacun de ses albums. Lindigo s’impose comme une des valeurs sûres
de la nouvelle génération maloya et Olivier Araste comme un de ses
représentants les plus charismatiques. www.myspace.com/lindigo
Groove Lélé
En arpentant les sentiers défrichés par leur père Granmoun Lélé,
Urbain et Willy Philéas relèvent un pari difficile : transmettre un
héritage familial de renom marqué par les servis’ et proposer des
formes musicales novatrices s’en inspirant. Après le décès de leur père
en 2004, les deux frères entament l’aventure Famille Lélé. Plusieurs
concerts en métropole et à La Réunion et le groupe se mue en Groove
Lélé. Les « Lélé » connaissent un succès grandissant et leur popularité
se confirme à la faveur d’une prestation lors du Sakifo 2008 et du
prix Alain Peters qu’ils se voient alors attribuer. Un album, sorti en
2009 chez Discorama suivi d’une collaboration avec le violoncelliste
hollandais Ernst Reijseger parue chez Winter et Winter confirme que la
recette familiale fonctionne et séduit y compris à l’étranger. Précisons
par ailleurs qu’Urbain mène aussi une carrière sous son propre nom
et a sorti plusieurs albums chez Oasis. www.myspace.com/famillelele
Tiloun
S’il se produit sous son nom depuis cinq années seulement, Tiloun
gravite dans l’univers du maloya depuis une vingtaine d’années. Il
découvre la musique au sein du quartier dyonisien de la Source. Cet
endroit qui l’a vu grandir nourrit encore aujourd’hui son imaginaire
artistique. Il se produit sur scène en 1985 en première partie de
Ziskakan avec le groupe « Source, Source, Source » et après plusieurs
prestations remarquées sur les scènes locales, Firmin Viry lui propose
d’intégrer sa formation. Tâche dont il s’acquitte pendant quatre
années avant de fonder « Tiloun » encouragé en cela par Danyel Waro
et Gilbert Pounia. Un album avec sa formation « Dé pat ater » sort
en 2008 en autoproduction. La musique de Tiloun renvoie dans ces
compositions et son instrumentation à l’univers du maloya traditionnel
avec une large place faite au texte. Un maloya d’émotion et de poésie
porté par une conscience sociale aiguë. www.myspace.com/tiloun974
A ne pas rater, « Zenes Maloya », soirée annuelle en forme de festival dédiée au maloya, et organisée au mois d’août au TPA de Saint-Gilles par l’association les Chokas. Ces portraits forcément incomplets et non exhaustifs nous ont permis d’appréhender des groupes renouvelant le maloya « dans sa forme néo-traditionnelle ».
Dans un autre registre, certains musiciens, dans la lignée de Davy
Sicard, Meddy Gerville ou Nathalie Natiembé, s’inspirent du maloya
dans leur écriture et/ou revendiquent son influence. Nous n’avons
pu en citer que quelques-uns : Fabrice Legros, Lao, Dj Dan, Lo
Griyo, Jako Maron, Alex, Andémya, Iza, Kalouban’, Nicolas Coyez, Tipari,
Malouz…


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