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Le Rock à La Réunion

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  • Publié le 4 janvier 2011

Le rock réunionnais n’est pas très différent de celui qu’on entend dans les autres contrées. Mais si le genre est à peu près le même partout, les groupes locaux font face à d’autres difficultés. Explications.

Qui a dit que la musique adoucit les mœurs ? Surement pas les rockers réunionnais ! Dans notre île, le mouvement est à la croisée de deux réalités. La première réside dans l’étonnant dynamisme artistique des groupes locaux. La seconde s’incarne dans les difficultés que rencontre ce type de musique à percer en dehors des frontières de l’île. Différentes raisons viennent expliquer ce paradoxe : éloignement, stéréotypes accolés aux musiques des îles, difficulté à se faire connaître sur un marché déjà saturé en métropole… Rageant ! Mais pas suffisant pour décourager nos artistes énervés. A ceux qui voudraient leur faire croire qu’hors les murs il n’y a point de salut, eux répondent : « Pas si sûr ! » Car l’autre caractéristique du mouvement est sa capacité à se renouveler.

« Tout a démarré dans les années 1970 avec l’arrivée des premières guitares électriques, explique Blanc-Blanc, alias Eric Juret. A ce moment-là, on faisait du Led Zep, du Deep Purple… Il y avait déjà un gros vivier au lycée du Tampon, le plus grand de France à l’époque. Forcément, après le Bac, beaucoup de ces jeunes partaient faire des études en métropole. C’est encore le cas aujourd’hui. Et ça explique pour partie le turn-over des groupes réunionnais. Cela dit, il y a toujours de nouveaux artistes qui émergent. Ils empruntent les chemins défrichés par leurs aînés. Si j’ai créé Overkill en 1982, c’est parce que j’avais pris la claque de ma vie lors d’un concert de Jean-Michel Pouzet et les Coconuts à l’Etang-Salé. Dans la même période, il y a eu Ghost Spirit, Stéphan Pellegrin et son groupe Pogo. Après on a fait Nazca. On jouait le jeu à fond, jusque dans les costumes de scène ! J’imagine qu’on a du inspirer un groupe ou deux. » De fait, la filière se structure peu à peu, des tendances se dessinent ; 
chacun sa chapelle mais tous la même religion : celle du gros son. A cet égard, la vitalité de la scène actuelle ne laisse pas d’étonner. Elle est symbolisée par des formations telles que Backstroke, Warfield, Andemya, les Showdus, Riske Zéro, Thermoboy…

Pour eux, les scènes de musiques actuelles (Kabardock et Bato Fou, notamment) jouent parfaitement leur rôle en proposant leurs studios de répétition, un accompagnement ou des formules d’accueil en résidence. Mais pour l’essentiel, ces groupes sont confrontés à la pénurie de lieux : entre les SMAC et les bars, il y a peu de salles de jauge moyenne. Aussi se prennent-ils en main, créant leurs propres festivals et leurs propres réseaux. « On a été bien aidés par le Bato Fou, explique Xavier Balagna, de Riske Zéro. Mais tous les groupes n’ont pas cette chance. Du coup, on a créé l’association « Au fond du garage ». L’an dernier, on a fait venir Marvin pour huit dates, avec des premières parties « péi ».
Sur notre site Web, on essaie de garder le lien avec les groupes locaux. Mais ce n’est pas évident. On est amateurs, on travaille tous à côté. »

Malgré les difficultés à se faire adopter par la Mère Patrie, beaucoup tentent quand même leur chance en métropole. Certains en reviennent échaudés. D’autres, au contraire, y prennent une autre dimension. C’est la loi du genre. Mais les artistes qui s’y frottent ont au moins un atout : l’enthousiasme de la jeunesse et cette capacité à fracasser les portes qui auraient tendance à se fermer. Ça, c’est rock’n roll ! Plusieurs chapelles, une seule religion

En quarante ans d’existence à La Réunion, le rock a pris le temps de se structurer. Tous les groupes d’ici sont plus ou moins dans la mouvance alternative indé. Mais quelques tendances semblent néanmoins se dessiner.

Rock « à la française » Inspiré de Noir Désir, mais en bien plus déjanté ! On peut y ranger Fouchtra, Le Cri de l’Entonnoir, Le Pain des Fous, Les Salauds et Riske Zéro, encore que ces derniers émargent aussi au mouvement alternatif.

Métal et dérivés Difficile de passer à côté de Backstroke ou encore de Warfield, formation cornaquée par l’excellent Kaloubadia Studio de Captain’ Igloo et Yann Hernot. Ils sont parmi les plus remuants du moment. Citons également Bella Rush, Black Babouk, Comback, Vacuum Road… Ou encore Nazca, dans le genre « métal mélodique ».

Rock alternatif Thermoboy mêle « le sucre de la pop, le gout âcre du punk et la saveur jouissive du bruit blanc ». Tout un programme ! Citons aussi Rémibricabrack, même s’il est plus souvent à Paris qu’à La Réunion. Contrebassiste hors pair, « guitar-hero, chanteur, batteur », il est surtout « une bande de gars sympas a lui tout seul » : un phénomène ! Parmi les autres formations, citons aussi De l’air, Golgot_vr, Karma, I Say Thank You…

Pop rock et Power pop Ceux-là pourraient passer plus facilement en radio : Anne Kane, 109, FK, Miky and the Stirrers, Taboo, Peachy, PhylKlo, AOC, Delecto, Muffins for Emma, Rocksteady Sporting Club, Shaka…

Punk, garage et dérivés Tukatukas, Nutcase et Les Showdus sont les plus connus, mais il y a aussi Mothra Quartet Orchestra (ex Z’Ears), Outer Heaven, S6X, The Last Breath, 3gr5…

Le rock « an Kréol » Il a aussi ses porte-drapeaux : Free Jam, Bigouaï, Vikhite Deliancy et Andemya en sont les exemples les plus flagrants. On pourrait aussi, pourquoi pas ?, y ranger Crossbreed Supersoul, mais eux sont mauriciens…

Bien sûr, les cloisons ne sont pas tout à fait étanches. En fonction des albums, des compos ou de l’humeur du moment, chacun de ces groupes est susceptible de passer d’une chapelle à l’autre. Impossible de le savoir à l’avance. Surtout, impossible de tous les citer ! Pour les connaître et rester au courant de leur actualité, on peut visiter les sites Myspace de quelques associations qui font beaucoup dans le milieu : « Kiss of Metal » (www.myspace.com/kissofmetal), « En Transe Scène » (www.myspace.com/ets974) ou « Au Fond du Garage » (www.myspace.com/aufondugarage).

Les lieux qui comptent

La Ravine des Sables
Dans ce lieu-dit situé entre Saint-Leu et l’Etang-Salé, l’association « Ravine des Roques » gère depuis 2006 un espace alternatif d’échange et de rencontre dédié au rock. Deux festivals privés, réservés aux membres, sont organisés chaque année : le Rock à La Buse (en juin ou juillet) et le Dr Alexis Rock Festival (en novembre). Outre quelques invités de prestige, on y retrouve les meilleures formations du genre à La Réunion. Plus d’infos : 06 92 64 52 62 ou www.myspace.com/ravinedesroques et www.ravinedessables.fr.

Le Kabardock
La salle portoise fait un patient travail d’accompagnement pour les groupes les plus prometteurs ; Warfield en a bénéficié dernièrement. Mais aussi, les Z’Ears, Rémibricabrack, Tukatukas, Free Jam, Rocksteady Sporting Club… Du lundi au samedi, les amateurs comme les professionnels ont accès à trois studios de répétitions en « ordre de marche » 
(gérés par l’association F 42) et un studio d’enregistrement. Les trois salles de concert sont également employées dans le cadre de résidences, de séances de répétitions en conditions scènes ou d’atelier de création. Le tout pour un tarif horaire défiant toute concurrence : de 7 à 9 euros. Plus d’infos : www.kabardock.fr. Renseignements et réservations : 02 62 54 05 40.

Le Bato Fou
Outre quelques gros concerts pas piqués des vers (Sepultura à la dernière fête de la musique au Tampon), la salle désormais installée à Bourg Murat développe une démarche d’accompagnement d’artistes (BACKSTROKE notamment) qui porte aussi bien sur les aspects techniques que sonores, artistiques, juridiques et administratifs. Tous les deux mois, une soirée offre à deux groupes sortant d’une résidence la possibilité de se produire durant 1h15 face au public. Plus d’infos sur www.batofou.org.

Le Kerveguen
En attendant la réhabilitation d’un ancien entrepôt de la Compagnie des Indes sur le front de mer de Saint-Pierre, le Kerveguen est provisoirement installé au centre culturel Lucet-Langenier. Pierre Macquart y a déjà programmé Izia, Jabul Gorba, Lord Fester ou Inner Terrestrials, mais aussi des locaux confirmés : Warfield, Le Pain des Fous… A noter également la mise en place du « Son du Bahut », une scène tremplin pour les groupes lycéens sudistes avec à la clé une semaine de résidence artistique au Kerveguen et un concert au festival de Manapany. Plus d’infos : 02 62 25 73 60, [email protected] ou www.culture-st-pierre.fr.

Les festivals
Chaque année depuis dix ans, le Manapany Surf Festival offre à des groupes de rock locaux l’occasion de se confronter à de très grosses écuries nationales ou internationales. A Saint-Pierre, le festival Sakifo fait aussi une petite place aux groupes qui montent. Tout comme Leu Tempo festival, à Saint-Leu, ou le festival Mizik A Pat de Mafate : en 2008, Riske Zéro y a mis le feu devant presque 2 000 aficionados ! Enfin, citons le Tampon Rock City Festival, qui a fêté sa cinquième édition cette année à l’occasion de la fête de la Musique.

Les Caf’conc’ et autres bars musicaux
Ils sont nombreux à La Réunion, mais ceux-là nous semblent ouvrir plus souvent leurs portes au rock : Le Pub à Tapas, Le Long Board Café, Le Shamrock et Le Code Bar (ex-Bug), à Saint-Pierre ; Les Récréateurs, Le Mac Evans et Le Café Moda, à Saint-Denis ; Le Coup de Bol, à La Possession ; L’Ilot, à Saint-Louis ; Le K, Le 211, Le Comptoir et La Rondavelle, à Saint-Leu ; La Gueule de Bois, L’Hémisphère et Le Coco Beach, à l’Hermitage ; Le Full Brasserie, à Saint-André ; Chez Chef Hugo, à La Plaine des Palmistes ; Le Latino, au Tampon…

Trois questions à Pierre Macquart

Créateur de l’association Jazzomaniaques, maître chanteur du regretté Ti’bird, ex-barreur du Bato Fou, programmateur du Manapany Surf Festival, Pierre Macquart est aussi l’instigateur de manifestations qui ont donné leur chance aux plus jeunes : la Clameur des Bambous en lien avec le Théâtre du même nom à Saint-Benoit qui en est le fondateur, Musikolycée, Tremplin rock… Aujourd’hui à la tête du projet Kerveguen, ce rocker dans l’âme et sans (contre)façons livre ses réflexions sur le rock à La Réunion.

Muzikalité : Le rock à La Réunion, ça remonte à quand ?

Pierre Macquart : Ça a démarré comme partout, dans les années 1960 avec les yé-yé. Mais le mouvement a pris de l’ampleur dans les années 1970. On ne le sait pas trop mais Alain Peters ou René Lacaille ont commencé par faire du rock. Puis on a vu débarquer des groupes comme Caméléon, Elise et les Cocotiers bleus… Cela dit, ça a très vite dérivé sur du jazz rock. Ensuite, d’autres ont émergé. Je pense à Jean-Michel Pouzet ou Alain Mastane, par exemple. Puis il y a eu Joe Sparing & The Partners en 1990. Ils ont même été dans la sélection Découverte du Printemps de Bourges en 1997ainsi que Rapidos’. A l’époque, ça avait fait scandale car les politiques locaux disaient que ce n’était pas de la musique d’ici. Depuis, heureusement, les choses ont bien évolué.

Muzikalité : Qui sont les artisans de ce changement des mentalités ?

Pierre Macquart : La création des scènes de musiques actuelles, au début des années 1990, a beaucoup aidé. Je me souviens d’une soirée balèze en 1991 au théâtre de Saint-Gilles avec FFF. Dans la même période, le Palaxa ouvrait ses portes à Saint-Denis. Mais tout ça répondait à un vrai mouvement dans la jeunesse. Lorsqu’on a lancé les premiers tremplins lycéens au Bato Fou, on avait que des groupes de rock ! Le lycée Rolland Garros du Tampon, notamment, était un gros pourvoyeur car ils avaient une classe de musique où les gamins jouaient beaucoup. Mais d’une manière générale, le Sud est un bastion. De Saint joseph au Tampon, en passant par Saint-Pierre ou les Avirons, les lycées du grand Sud ont vu éclore des groupes talentueux. Je pense à Nazca, Route 66, Zool, Shaka… Et bien d’autres ! Ensuite, vers la fin des années 1990, on a lancé le Rougail Rock. Pendant huit ans, on a produit pas mal de jeunes d’ici et quelques grosses têtes d’affiche. Les premiers, c’était Mass Hysteria.

Muzikalité : Aujourd’hui, comment le mouvement se structure-t-il ?

Pierre Macquart : Il y a de nouveaux festivals qui naissent, des tendances qui se dessinent et surtout une identité locale qui commence à émerger. Du rock en créole, c’est pas banal ! Mais Free Jam le fait très bien. On peut citer aussi Miky and The Stirrers. Quand ils sont partis à Toulouse il y a cinq ans, ils chantaient en anglais. Là-bas, ils ont rajouté un roulèr. Maintenant, ils se sont fait connaître à La Réunion et ils chantent en créole. Reste que la principale caractéristique de ce mouvement est son constant renouvellement. A part Taboo, peu d’anciens sont restés. Il faut bien constater que les jeunes n’ont pas tellement de lieux pour tourner. Beaucoup préfèrent s’expatrier pour prendre de la maturité et espérer percer. A cet égard, un groupe comme Nutcase est assez emblématique. Ils sont partis s’installer à Paris et ils ont fini par représenter l’île de France au Printemps de Bourges ! Difficile de les blâmer : à La Réunion, il y a beaucoup de groupes qui sortent mais le grand public n’est pas encore acquis. Dans les concerts, on voit souvent les mêmes têtes ; et ça fonctionne par chapelles. Je me souviens qu’en 2007, le Rougail Rock de Saint-Gilles avec Therapy ? avait pris le bouillon : à peine 150 spectateurs… Bref, on est en bonne voie mais il y a encore du boulot !

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