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Décès de Jules Arlanda

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  • Publié le 3 juin 2010

Le monde de la musique est en deuil avec le départ de Jules Arlanda. Pour rendre hommage à cet accordéoniste de talent, nous vous proposons de retrouver les grands moments de sa vie au travers de sa biographie publiée dans le disque Takamba "Jules Arlanda et ses interprètes". Rappelons que sa longue carrière lui a valu en plus de la reconnaissance du public, le statut d’Officier des Arts et des Lettres en 2006 et un prix hommage de la SACEM en 2009

Jules Arlanda a côtoyé très tôt les musiciens et poètes populaires dionysiens. Il est né rue des remparts (actuelle rue Lucien Gasparin) le 2 août 1923. Son père (Jules, Albert Arlanda) tenait alors un atelier de cordonnerie dans ce quartier artisanal, plutôt aisé, surplombant la Rivière Saint-Denis. Il menait par ailleurs des activités musicales soutenues, dans la Fanfare municipale et à la tête d’un orchestre créole de renom : l’Orchestre Arlanda - lequel orchestre (constitué de guitares et de mandolines) accompagna le barde créole Georges Fourcade sur une partie des enregistrements discographiques réalisés en 1931, à La Réunion, par la firme française Odéon *. Ces enregistrements marquèrent fortement la production musicale populaire, en fixant, souvent à partir de motifs textuels et mélodiques préexistants, la forme et le texte de nombreuses chansons aujourd’hui considérées à La Réunion comme le noyau dur du séga traditionnel .

Représentés en métropole lors de l’Exposition Coloniale de 1931 par Georges Fourcade lui-même, le « patois créole » et le « folklore réunionnais » (pour reprendre la terminologie de l’époque) connurent aussi dans l’île un intérêt croissant. MM. Fourcade, Lefèvre… et Arlanda amusaient, de leurs sketches et chansons créoles, les citadins de la classe dominante qui n’en demeuraient pas moins fortement attachés aux valeurs culturelles françaises.

Jules Arlanda-fils, très tôt surnommé « Julot », côtoie donc Fourcade et assiste à ses représentations musicales et théâtrales. Chez les Arlanda, on célèbre aussi la sainte Cécile, fête des musiciens où se retrouvent de nombreux artistes locaux. À cinq ans, « Julot »s’essaie donc, assez naturellement, à la mandoline et au banjo, avant d’être initié à huit ans au solfège : d’abord par son père, puis à l’Ecole de musique municipale de Saint-Denis. Il y rejoint son ami (et futur « roi du séga ») Luc Donat, qui apprend déjà le violon auprès d’Evenor Lacouture, responsable de la Société philharmonique de Saint-Denis. Mais l’accordéon chromatique, que le jeune « Loulou » Pitou pratique alors au sein de l’Orchestre Arlanda, l’intéresse particulièrement. À quinze ans, tandis qu’il commence à composer, Jules Arlanda suit, lui aussi, l’orchestre paternel que l’on sollicite dans toute l’île pour animer des noces prestigieuses, des fiançailles, des réceptions festives, des bals populaires… On y joue, d’une manière plus ou moins créolisée, des marches, des fox-trot, des valses, des one step, des scottish, des polkas et des ségas.

En octobre 1938, la foire-exposition, organisée au Barachois de Saint-Denis, doit faire état du développement agricole, industriel, social et culturel de l’île et des colonies voisines : Maurice, Madagascar, Indochine. Elle réunit à ce titre les principaux artistes populaires locaux, et « Julot » participe avec son père, Jules Fossy, Luc Donat, « Loulou » Pitou et la famille Lacaille, à l’animation dansante de la manifestation.

Direction d’orchestre et premiers enregistrements

La guerre interrompt finalement son apprentissage théorique et, âgé de vingt ans, Jules Arlanda dirige sa première formation composée d’un accordéon, d’un banjo, d’une guitare hawaïenne de facture locale, d’un trombone à pistons, d’un « jaz » (batterie) et d’accessoires rythmiques (maracas, bongos). C’est avec un orchestre de ce type que l’entreprenant Antoine Véloupoulé l’engage en 1943 pour animer les soirées dansantes, réservées à une clientèle plutôt aisée, de son restaurant dionysien Le Délice colonial. Suite à l’incendie de cet établissement en 1947, M. Veloupoulé achète, au centre-ville de Saint-Denis, l’Hôtel d’Europe où Jules Arlanda dirige de nouveau l’orchestre qui anime les bals du samedi soir et les dimanches après-midi dansants. La fin des années 1940 et le début des années 1950 sont également marqués par plusieurs sessions d’enregistrement réalisées sur l’île par des firmes métropolitaines s’ouvrant au marché des musiques « exotiques » de l’océan Indien : Philips, Decca, La Voix des Notres gravent les prestations des principaux chanteurs et orchestres de Saint- Denis et de Saint-Pierre. Les airs et chansons enregistrés, bien que décrivant des styles parfois disparates, sont tous adjoints au genre séga.

Jules Arlanda enregistre pour Philips, avec son Orchestre Arlanda et en tant qu’accompagnateur des deux vedettes vocales de l’époque : Benoîte Boulard et Maxime Laope. Son jeu oscille alors entre une interprétation plutôt détachée sur ses compositions les plus élaborées (Julot), et des figures plus énergiques et appuyées, sans nuances ni variations, sur les ritournelles instrumentales rapides (Séga calou), jouées ad libitum comme dans les bals populaires. Par souci de prestige, Antoine Véloupoulé remplace, en 1956, l’Orchestre Arlanda par celui de Serge Barre. Flûtiste, joueur de bandonéon et pianiste métropolitain, Serge Barre, est venu quelques temps plus tôt de Tananarive, où il dirigeait un orchestre de danse réputé avec Luc Donat et des musiciens métropolitains et malgaches. Jules Arlanda, qui pratique alors l’accordéon et la contrebasse (il en joue dans la Philharmonie de Saint-Denis depuis 1953), reste toutefois intégré à l’Orchestre de l’Europe pour assurer les séries de ségas avec un autre accordéoniste créole : Alexis Namtaméco.

À la fin des années 1950, les répertoires évoluent au gré des modes, « typiques » et antillaises. On commande alors à Paris des partitions de boleros, sambas, calypsos, tangos, paso-dobles, chacha- chas, baïons… L’Orchestre de l’Europe se construit rapidement une réputation telle que M. Véloupoulé en loue les services pour animer des bals prestigieux (ceux de la gendarmerie, de la Croix-rouge, du lycée Leconte-de-Lisle…) à l’extérieur de l’Hôtel d’Europe.

Parallèlement, sur l’initiative de commerçants musulmans (Affejee, Dindar) qui exploitent les progrès en matière de techniques d’enregistrements, la production locale de disques s’étoffe en accordant un quasi monopole au séga. L’orchestre de Serge Barre enregistre ainsi plusieurs 45 tours pour la série Dansez le séga de la maison I. Dindar basée à Saint-Pierre : Jules Arlanda y est présent comme accordéoniste ou comme contrebassiste. De même, l’ORTF* diffuse, encore avec parcimonie, des enregistrements de l’Orchestre de l’Europe réalisés, sur des supports éphémères, par les techniciens de la radio. Après Serge Barre, plusieurs musiciens métropolitains dont Armand Tropina se succèdent à la tête de cet orchestre fastueux avant que Jules Arlanda n’en reprenne la direction jusqu’en 1967.

Orchestres « yéyé » et variété

Nommé, en 1968, professeur de solfège à l’Ecole de musique municipale de Saint-Denis, Jules Arlanda est encouragé par Claude Mondon, adjoint à la mairie de Saint-Denis, gérant d’un salon de bal à La Montagne, et membre de la société amicale de divertissement Amusons-nous, à constituer deux orchestres de bals composés de jeunes musiciens créoles : Les Rangers et Les Play-Boys. Claude Mondon gère les contrats de chaque orchestre tandis que Jules Arlanda les dirige musicalement. La mode est aux orchestrations « yéyé » et Jules Arlanda ne sort quasiment plus son accordéon en dehors des enregistrements. Parmi les membres de ces orchestres, on compte des instrumentistes déjà confirmés tels Narmine Ducap ou Louis Decotte, et quelques futurs musiciens renommés des années 1970 : Alain Peters, Jean- Marc Pounoussamy, Bernard Brancard… En 1968, Pierre Fen-Chong, qui vend des instruments de musique et finance lui aussi des orchestres de bals, décide de produire des 45 tours locaux sous la marque Soredisc. La même année, l’émission Jeux et chansons dans votre quartier, organisée par l’ORTF sous la forme d’un radiocrochet, permet aux jeunes chanteurs locaux d’être médiatisés en interprétant essentiellement des chansons de variété française. Le jeune Pierre Rosély, qui chante depuis 1962 au sein « d’orchestres trois guitares » et fréquente régulièrement les concours d’orchestres, est lauréat de la finale. Fen Chong lui fait enregistrer, dans des conditions encore artisanales, des chansons de variété française composées par Jules Arlanda et Noël Caro sur le modèle des slows et rocks à la mode.

la troupe folklorique « Bourbon y cause, Bourbon y chante »

Si Les Rangers se séparent rapidement, Les Play- Boys bénéficient quant à eux, en 1970, du soutien d’Henri Cario, nouveau directeur artistique de l’ORTF. Face à la domination radiophonique des ségatiers mauriciens, Henri Cario désire renforcer l’audience médiatique du « folklore » réunionnais. Autour de Jules Arlanda, il réunit Henry-Claude Moutou, Marie-Armande Moutou, Pierrette Payet, jeunes amateurs des radio-crochets, ainsi que Maxime Laope pour constituer la troupe folklorique créole Bourbon y cause, Bourbon y chante. S’y ajoutent des danseuses et un duo de comiques créoles : Paul & Lolo. L’activité de la troupe, accompagnée par Les Play-Boys, se partage entre soirées folkloriques, bals, tournées à Maurice et enregistrements. Produits par Soredisc, ces derniers sont largement diffusés dans les programmes radiophoniques de l’ORTF grâce à Henri Cario. La troupe bénéficie par ailleurs de la création, en 1971, du théâtre de Saint-Gilles où plusieurs festivals folkloriques attirent le public réunionnais. Les chansons composées à cette période par Jules Arlanda constituent essentiellement des ségas et quelques séga-maloyas (catégorie qui englobe les ségas de tonalité mineurs exécutés sur un tempo lent ou medium). Toutefois, Jules Arlanda n’avait jamais eu accès dans son enfance au maloya acoustique tel qu’il pouvait être pratiqué, de façon confidentielle, au sein de certaines familles vivant dans les zones de plantation de canne à sucre. Il le découvre en 1970 quand, à l’invitation de la famille Ramouche, à Sainte-Suzanne, il se rend à un kabar* avec Henri Cario. S’en suivent de nombreuses références au monde rural dans les textes, lesquels expriment une certaine vision de l’authenticité quotidienne créole : la culture de la canne à sucre, les Blancs des hauts, la pêche des bichiques, la cueillette des goyaviers… tandis que l’île s’engage toujours plus dans son urbanisation. La collaboration entre Jules Arlanda et le parolier Louis Jessu est de ce point de vue significative : éduqué à la poésie et au théâtre au sein de l’Ecole des Frères, Louis Jessu poursuit en quelque sorte la voie tracée par Georges Fourcade et Frère Didier*. Considéré comme un patois et non comme une langue, le créole ne peut être utilisé que comme divertissement et la tendance est plutôt à l’usage d’un créole proche du français.

Studios et vedettariat

Le succès de Bourbon y cause, Bourbon y chante permet à ses interprètes d’acquérir le statut de vedettes locales. Prenant leur indépendance vis-àvis de la troupe et de Soredisc vers 1973, Henry- Claude, Marie-Armande Moutou et Pierrette Payet enregistrent toujours les chansons de Jules Arlanda mais chez d’autres producteurs et avec d’autres orchestres accompagnateurs. Au début des années 1970, deux nouveaux labels prennent en effet position sur le marché local du disque : Issa, géré par Youssouf Issa, et Jackman, géré par Jean-Jacques Cladère. Chacun finance son propre orchestre qui anime les bals le week-end et assure, en semaine, l’accompagnement sur les enregistrements réalisés au studio. Les Soul Men pour Issa, et Le Club Rythmique pour Jackman développent alors une esthétique musicale spécifique à chaque label. Les studios deviennent par ailleurs un lieu de rencontres privilégié pour les compositeurs, auteurs et interprètes à la recherche de producteurs occasionnels. Jules Arlanda fait ainsi connaissance en 1975 avec Micheline Picot, tandis qu’il assiste à un de ses enregistrements chez Issa. Celle-ci chante alors depuis l’âge de 14 ans, au sein de l’orchestre de bal Les Melody Group. À contre courant de la règle, édictée par Issa, qui voulait que l’on gravât systématiquement un séga et un slow sur les 45 tours, Jules Arlanda lui propose L’amante de Paris, une valse musette en français qui s’avère être un franc succès. Jean-Marc Pounoussamy, qui a repris la même année la direction des Play-Boys, enregistre pour Jackman deux ségas de Jules Arlanda, dont nous restituons ici le Séga planteur.

Enseignement et composition

Nommé directeur de l’Ecole municipale de musique de Saint-Denis en 1976, Jules Arlanda se consacre également à l’enseignement du solfège et de l’accordéon. En 1979, Louis Jessu le sollicite de nouveau pour composer la musique de la pièce de théâtre Le gâteau mal cuit, interprétée par la troupe paroissiale de Saint-Jacques. Soutenues par le Crac **, des représentations seront données au théâtre de Saint-Gilles, à Maurice et aux Seychelles. À partir de 1983, Jules Arlanda profite de sa retraite pour composer des oeuvres instrumentales. Il publie par ailleurs plusieurs recueils de partitions dont Danses anciennes à La Réunion et 32 ans de chansons créoles avec Maxime Laope. En 1996, le Groupe folklorique de La Réunion le sollicite pour se rendre au Québec et en Caroline du Nord. Enfin, à l’occasion de Séga 2000 (spectacle consacrant les interprètes et compositeurs de séga) l’ODTL *** et Eric Sidha-Chetty lui permettent d’interpréter sur la scène du théâtre de Champs Fleuri son succès Quand li mett’ son moullur’, dans une version étoffée de cordes et de vents. Le parcours musical de Jules Arlanda répond donc, dans son ensemble à deux motivations : s’adapter, en tant que musicien de bal, aux modes éphémères venues de l’extérieur, et produire, en tant que musicien créole, un séga à finalité médiatique. Les chansons de Jules Arlanda ont ainsi contribué à renouveler les traits caractéristiques de la chanson créole, en oscillant constamment entre la variété et le « folklore ». Ce dernier est lié, au XXe siècle, à l’émergence du vedettariat et de la production discographique locale, auxquels Jules Arlanda a participé de façon centrale des années 1950 aux années 1970.

Guillaume Samson

vos réactions

  • Le dimanche 6 juin 2010 à 10H53 Décès de Jules Arlanda

    Merci à toi Guillaume d’avoir sorti cette belle biographie de Tonton

  • Le lundi 2 août 2010 à 21H49 Décès de Jules Arlanda

    MON ENFANCE ,MA JEUNESSE REFAIT SURFACE EN PARCOURANT SA BIOGRAPHIE. MERCI POUR TOUT MONSIEUR ARLANDA


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